Les racines d'un art ancestral
le Wing Chun

Bien plus qu'une discipline martiale...

Le Wing Chun, comme les autres domaines du savoir, à une histoire. Celle-ci reflète à la fois les bouleversements dans les représentations conceptuelles de l’art du combat et les progrès de l’instrumentation et des techniques, ainsi que l’émergence de l’évolution des théories physiques, anatomiques et physiologiques.

Les arts martiaux ont un âge au moins égal à deux mille cinq cent ans, puisque l’on retrouve les premières traces d’un moine indien nommé Bodhidharma qui serait à l’origine de l’initiation de certains moines de Shaolin dans les vestiges laissés par les civilisations du troisième millénaire avant notre ère.

Bodhidharma
Bodhidharma - Yoshitoshi - 1887.

Repères historiques

C’est au XVIIéme siècle en Chine, qu’apparaissent les signes avant coureur de décadence face aux soubresauts qui annoncent la fin de l’Empire de la dynastie des Ming, et d’une certaine manière, l’apocalypse et la fin du peuple des Han.

Avril 1645, les Mandchous, qui ont envahi la Chine, s’emparent des rênes d’un empire qui tentent de renouer avec les traditions nationales mais instaurent des pratiques autocratiques. Accédant par la force aux plus hauts postes de l’état, les Mandchous fondent la dynastie Qing, laquelle s’imposera jusqu’en 1911.

Empire Mandchou
Evolution du territoire Ming et Qing, 1368-1911

L’ordre Mandchou est alors plus occupé à régler ses dissidences internes, pendant que le Kung-Fu, abrité à Shaolin, se développe au nez et à la barbe de l’envahisseur.

Wing Chun : Le dernier chef d’oeuvre conçu à Shaolin

C’est à cette époque, dans les plaintes d’un pays meurtri que cinq des plus grands maîtres de la Chine : Jee Sin, Miao Hin, Fung Do Tak, Pak Mei et Ng Mui prennent l’habitude de se réunir dans une salle du temple de Shaolin du Sud.

Temple Shaolin
Temple Shaolin

Désirant concevoir une méthode de combat plus efficace et plus pragmatique ils mettent alors en commun les meilleurs techniques de leur style respectif. Ils fusionnent alors les techniques des styles du Dragon, du Tigre, du Serpent et de la Grue Blanche selon de nouveaux principes.

Ils énoncent alors les lois physiques du mouvement, le chemin des connections nerveuses à l’intérieur du corps (réflexes neuro-sensitif) et les principes de la prise du centre qui restent encore valable aujourd’hui.

Le principe de la ligne centrale
Le principe de la ligne centrale

Dans le courant du XVIIéme siècle, de nombreuses sociétés révolutionnaires secrètes prirent position afin de renverser le pouvoir en place. Pour se cacher, leurs membres trouvaient refuge dans les monastères et c’est aussi en ces lieux qu’ils pouvait acquérir une formation martiale pour lutter contre les forces armées des nouveaux dirigeants, souvent commandées par les anciens officiers Han ayant fait allégeance aux Mandchous.

La venue dans les monastères de ces patriotes fut un premier facteur d’évolution des arts de combat. A cette époque, nul pratiquant ne pouvaient apprendre à se défendre sans consacrer de nombreuses années à la pratique. Il fallait dix années de travail physique intensif avant d’aborder, pour une période toute aussi longue, le travail interne. Il n’était pas rare de pratiquer vingt ans avant de maîtriser un style de combat. Une formation aussi longue était donc incompatible avec les nécessités du moment. Il fallait trouver et créer une  nouvelle méthode de combat qui serait à la fois plus efficace que les autres styles avec un temps d’apprentissage moins long.

Shaolin Mannequin de bois
Apprentissage sur le Mannequin de bois

Ce fut ainsi qu’il y a trois siècles environ, cinq des plus grands maîtres de la Chine se penchèrent sur la question, ils décortiquèrent leur formes de combat et recherchèrent ensemble les principes qui leur permettrait de combiner ce qu’il y avait de meilleur dans les deux principales écoles : internes et externes, pour palier les points faibles inhérents à chacune de ces deux écoles.

La naissance d’une nouvelle stratégie

Les maîtres en vinrent à la conclusion suivante : il fallait créer un système qui offrait la possibilité de délivrer des attaques qui avaient la fluidité de celles des écoles internes et le grand pouvoir de pénétration de celle des écoles externes. Un expert qui maîtriserait ce système l’emporterait indubitablement sur les tenants des autres arts de combat, dans la mesure où il pourrait s’engager totalement dans une direction d’attaque, tout en gardant la possibilité de changer de direction pour lancer une autre attaque avec autant d’engagement physique.

Cette idée de changement de direction d’attaque était importante. L’autre idée, qui découlait logiquement de la première, était que les techniques courtes étaient les plus adaptées à ce principe. Voilà pourquoi le système que les maîtres voulaient créer devait mettre l’accent sur la stratégie des combats à courte distance. Ainsi un adversaire qui se risquerait à tenter un coup de pied à un niveau haut à courte distance, par exemple, s’exposerait à un contre avec des techniques de poing rapides et directes.

Attaque et défense simultanée
Attaque et défense simultanée

Les techniques courtes offraient en outre l’avantage d‘être assimilables plus rapidement. Dans ce type de stratégie de combat rapproché, les combattants devaient apprendre à dévier les attaques des ennemis, à les sentir venir par le biais de la sensation au point de contact, en restant à l’intérieur de la phase d’échange. Cette constatation fut à la base de ce qui deviendra plus tard les exercices de « mains collantes » ou Chi Sao. Les maîtres en étaient à ce point de recherche quand ils furent dénoncés aux autorités qui lancèrent leurs forces armées pour les arrêter.

La nonne Ng Mui et Yim Wing Chun

En 1768, le temple de la petite forêt respecté jusqu’alors, fut incendié, les moines et les maîtres décimés. Réfugiée dans un temple de la Grue Blanche, sur le mont Tai Leung, également appelé le mont Chai Har, la none Ng Mui consacre tout son temps à l’élaboration de la suite logique du style.

Ne disposant pas de la force physique des hommes, elle orientera son style vers des techniques permettant d’utiliser la force de ses adversaires. Yim Wing Chun est une jeune femme native de Canton. Son père accusé de crime, les oblige à quitter Canton pour le mont Tai Leung où elle fait connaissance de la nonne Ng Mui.

Prise de sympathie pour le père et sa fille, celle-ci décide de les aider et prend Wing Chun avec elle pour la former à ce nouveau style, qui porte, depuis, le nom de la jeune femme.

Ng Mui et Yim Wing Chun
La none Ng Mui et Yim Wing Chun

Ip Man et Bruce Lee : l’avènement d’une nouvelle vision du Wing Chun

La Chine du début du XXéme siècle est un pays très en retard, les grands propriétaires terriens dominent la production agricole et y maintiennent des méthodes d’exploitation féodale ; l’écrasante majorité du peuple vit dans une misère toujours plus grande, tombant sous le joug des usuriers. Allant de pair avec cette économie féodale, existe une dépendance absolue vis-à-vis de multiples pays impérialistes. Ceux-ci ayant procédé à un véritable démembrement territorial de la Chine, utilisent diverses façades juridiques (concessions, établissements, territoires à bail, zones ferroviaires à statut spécial, annexions coloniales…).

Un exemple de cela se retrouve dans la bande dessinée « Le lotus bleu », où Tintin se retrouve dans une Chine victime des colons et des puissances militaristes. De fait, pour la concession internationale de Shanghai, par exemple, seuls votaient les contribuables non chinois, les 700.000 Chinois, eux n’ayant aucun droit de décision.

Fuyant leur pays natal devant la montée des gardes rouges, de nombreux maîtres d’arts martiaux se réfugièrent à Hong Kong durant cette période et fondèrent les premières écoles de Kung-Fu qui n’allaient pas tarder à se multiplier de façon prodigieuse. Ip Man fut l’un de ces maîtres et contribua fortement à l’évolution du Wing Chun. Rappelons qu’il fut le premier à popularisé le style, auparavant enseigné à de rares élèves.

Ip Man - Mannequin de bois
Ip Man - Mannequin de bois

Sans ressources, Ip Man allait être contrait d'utiliser son art martial pour survivre : selon certaines sources, c'est cette nécessité économique qui explique sa rupture avec la tradition, à savoir proposer l'enseignement à toute personne voulant apprendre. Il ouvrit donc une première école à Hong Kong en 1950, au sein du syndicat des restaurateurs. Son établissement allait ensuite être déplacé à plusieurs reprises, sa réputation grandissant... Si au début ses élèves ne venaient étudier que sur des périodes courtes, il en vint petit à petit à enseigner à des étudiants plus stables et donc au niveau plus élevé.

En 1955, Ip Man a 52 ans. Un jeune garçon rejoint ses élèves. Il s’appelle Li Jun Fan de son nom Chinois. Il est plus connu sous le nom de Bruce Lee.

Ip Man et Bruce Lee
Ip Man et son jeune élève, Bruce Lee

En 1964, alors qu'il songeait à prendre sa retraite, il enregistra sur vidéo trois des cinq formes de bases afin de promouvoir le Wing Chun à l'échelon mondial.

Ip Man - Siu Nim Tao, Chum Kiu et Mook Yan Jong

Si aujourd'hui le Wing Chun est un des art martiaux chinois le plus pratiqué au monde, il n'en reste pas moins peu connu du grand public. C'est seulement vers la fin des années 2000, grâce à des films retraçant le parcours de Ip Man (notamment interprétés par Donnie Yen, Tony Leung ou encore Yu-Hang To), que la notoriété de cette discipline à explosé et suscite maintenant un intérêt grandissant.

Affiches de films
Ip Man interprété par différents acteurs

Un dragon nommé Bruce Lee

L'icône des films d'arts martiaux, Bruce Lee, contribua aussi énormément au développement du Wing Chun à travers le monde.

C'est à l'âge de 14 ans qu'il commence son apprentissage auprès du grand maître Ip Man. Quelques années plus tard, il part aux Etats-Unis et, outre sa carrière d'acteur hollywoodien, il enseigne dans le même temps le Wing Chun à qui souhaite apprendre.

Sa curiosité et sa soif de connaissances martiales le pousseront à développer son propre style et sa propre philosophie, qu'il nommera Jeet Kune Do. Pour le développer, Bruce Lee s'est inspiré de nombreuse disciplines différentes : on y retrouve des techniques de boxe, d'escrime, d'hapkido et bien d'autres, mais la majeur partie reste essentiellement composée de Wing Chun.

Bruce Lee - Biu Jee
Bruce Lee - "Pak Sao & Biu Jee"